À peine investi à la tête de l’Union africaine (UA), le président burundais se retrouve au cœur d’une controverse diplomatique. Kigali estime que le Burundi, engagé militairement à l’Est de la RDC, ne peut jouer un rôle dans la médiation africaine. Bujumbura rejette cette lecture et invoque les mandats institutionnels de l’UA.
Le président burundais Évariste Ndayishimiye a officiellement pris, pour un an, la présidence tournante de l’Union africaine (UA). Cette passation s’est tenue lors de la 39ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’UA, organisée du 14 au 15 février 2026 à Addis-Abeba.
Kigali s’oppose à une implication burundaise
Le 19 février 2026, lors d’une conférence de presse conjointe avec la commissaire européenne Hadja Lahbib, en visite officielle au Rwanda, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a exprimé ses réserves quant à une implication directe du Burundi dans la médiation de l’UA sur le conflit à l’Est de la RDC.
Selon lui, le Burundi a engagé des troupes aux côtés de la coalition gouvernementale congolaise contre les rebelles de l’AFC/M23, ce qui rendrait difficile sa participation à un processus de médiation.
« Le Burundi est un pays voisin du Rwanda, également membre de la Communauté d’Afrique de l’Est […]. Mais, comme vous le savez, le Burundi a fermé ses frontières avec le Rwanda et, plus inquiétant encore, participe de manière négative à un conflit dans l’Est de la région : il a érigé des barrières contre les Banyamulenge à Minembwe, les empêchant d’accéder aux marchés, ce qui a aggravé les conditions de vie des populations. »
Dans ce contexte, le chef de la diplomatie rwandaise estime qu’il serait difficile pour le Burundi, bien qu’il assure la présidence de l’UA, de s’impliquer dans la médiation. « Nous avons une médiation togolaise mandatée par l’Union africaine, avec cinq facilitateurs. Nous estimons que ces facilitateurs et le médiateur devraient poursuivre leur travail de soutien aux parties et de mise en œuvre de l’accord de Washington sans l’implication du Burundi, qui est partie à ce conflit. »
Bujumbura invoque le cadre institutionnel
En réponse, l’ambassadeur du Burundi auprès de l’UA, Willy Nyamitwe, estime que la position rwandaise repose sur une interprétation erronée de la situation.
« Ses déclarations dénaturent le rôle du Burundi dans l’est de la RDC ainsi que les principes qui régissent la médiation de l’UA. La médiation de l’UA ne repose pas sur des positions unilatérales, mais sur des mandats collectifs. »
Selon lui, le président Évariste Ndayishimiye, en tant que président en exercice de l’UA, agit dans un cadre institutionnel précis, avec l’appui des organes de l’organisation, en coordination avec le Médiateur, le panel de facilitateurs et les mécanismes régionaux.
« Par conséquent, l’attention doit rester concentrée sur l’essentiel : mettre fin à la violence et promouvoir des solutions durables, menées par l’Afrique. Ce moment exige de la responsabilité, et non des insinuations. »
Concernant la présence des troupes burundaises à l’Est de la RDC, M. Nyamitwe précise que le Burundi agit à la demande du gouvernement congolais, dans un cadre de coopération bilatérale jugé légitime, visant à lutter contre les groupes armés et à contribuer à la stabilité régionale.
S’agissant de la médiation togolaise, il souligne que le président togolais, Faure Gnassingbé, intervient en qualité de médiateur mandaté, tandis qu’Évariste Ndayishimiye exerce les fonctions de président en exercice de l’UA. « Ces rôles sont distincts et complémentaires, et ne sauraient être remis en cause par des appréciations unilatérales d’un État membre quelconque. »
Une posture à clarifier
Pour Reagan Miviri, chercheur principal sur les conflits à l’Institut de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence (Ebuteli), la question demeure ouverte : « Crise en RDC : Ndayishimiye remettra-t-il l’UA au centre de la résolution, là où ses prédécesseurs ont échoué ? »
Il rappelle que le mandat burundais à la tête de l’UA devra également traiter des crises au Sahel, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique et dans les Grands Lacs. Il souligne que les troupes burundaises sont engagées en RDC en appui à la coalition gouvernementale face à la résurgence du M23, soutenu par le Rwanda, avec lequel Bujumbura entretient des relations tendues depuis plusieurs années.
Selon lui, « l’absence du président Paul Kagame au sommet de l’UA pourrait s’expliquer par cette tension régionale ». Dans ce contexte, le pouvoir burundais se trouve dans une position délicate pour jouer un rôle perçu comme positif, alors qu’il est considéré par certains comme partie au conflit.
Pour Reagan Miviri, cette nouvelle responsabilité continentale pourrait néanmoins constituer une opportunité. « Mais pour que son rôle soit perçu comme stratégique, Bujumbura devra tirer les leçons des échecs passés de l’UA et clarifier sa posture : entre un allié indéfectible de la RDC, partie au conflit, ou un acteur neutre capable de faire participer tous les acteurs et coordonner les efforts africains en faveur de la paix et de la stabilité dans la région. »
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Photo : Évariste Ndayishimiye, président du Burundi et président en exercice de l’Union africaine depuis le 15 février 2026. © DR
