L’arrestation d’un sergent rwandais sur le sol burundais, à près de 700 mètres de la frontière, ravive les tensions entre Kigali et Gitega. Alors que le Rwanda parle d’une simple erreur, le Burundi soupçonne une incursion délibérée. Les deux versions s’opposent sur les circonstances exactes de l’incident.
Le mercredi 24 septembre 2025, un soldat rwandais, le sergent Sadiki Emmanuel, a été arrêté au Burundi après avoir franchi la frontière entre Gasenyi et Nemba, à environ 700 mètres à l’intérieur du territoire burundais. Ce fait divers, qui intervient dans un contexte de tensions persistantes entre les deux pays, a donné lieu à deux versions officielles diamétralement opposées : Kigali évoque une simple erreur, tandis que Gitega parle d’une violation délibérée.
Deux récits officiels qui s’opposent
Les Forces de défense du Rwanda (RDF) reconnaissent que l’un de leurs soldats a traversé la frontière burundo-rwandaise. Selon elles, il s’agit d’un franchissement « accidentel » : le sergent Sadiki aurait été intercepté par la police burundaise dans la province de Kirundo, après s’être égaré. Kigali exprime ses regrets et affirme avoir entamé des démarches diplomatiques pour obtenir son rapatriement.
La version burundaise, portée par les Forces de défense nationale du Burundi (FDNB), est sensiblement différente. D’après Gitega, le militaire rwandais aurait quitté un cabaret situé près du camp Gako, au Rwanda, avant d’emprunter un chemin parallèle à la RN14, s’enfonçant de près de 700 mètres à l’intérieur du territoire burundais. Il aurait ensuite tenté de prendre la fuite avant d’être rattrapé et arrêté. Il est actuellement détenu à Kirundo, en attendant la suite de l’enquête.
Entre convergences et divergences
Sur certains points, les deux versions concordent :
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L’identité du soldat est établie.
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La date et le lieu approximatifs de l’incident sont confirmés.
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Les deux armées reconnaissent le franchissement de la frontière et la détention du soldat à Kirundo.
Mais les divergences sont significatives. Le Rwanda présente l’incident comme une erreur involontaire et ne mentionne ni tentative de fuite ni la distance parcourue en territoire burundais. À l’inverse, le Burundi insiste sur des éléments jugés plus graves : pénétration profonde sur son territoire, itinéraire inhabituel et comportement suspect du soldat.
Des zones d’ombre qui persistent
Plusieurs questions demeurent sans réponse. Le sergent Sadiki agissait-il dans le cadre d’une mission officielle ou à titre personnel ? Avait-il consommé de l’alcool avant de franchir la frontière ? Quelle route exacte a-t-il empruntée ? Existe-t-il des témoins ou des preuves indépendantes, comme des images de caméras ou des relevés frontaliers, permettant de clarifier les circonstances ? Pour l’heure, ni Kigali ni Gitega n’ont apporté d’éléments supplémentaires.
Un incident dans un climat tendu
Depuis 2015, les relations entre le Burundi et le Rwanda traversent des périodes de fortes crispations. Après la tentative de coup d’État au Burundi, les deux pays se sont accusés mutuellement d’ingérences. Ils se sont ensuite retrouvés dans des camps opposés sur plusieurs dossiers régionaux, notamment dans le conflit à l’est de la République démocratique du Congo.
En janvier 2025, le président burundais Évariste Ndayishimiye avait même accusé Kigali de nourrir « un projet d’agression » contre son pays. Dans un tel contexte, un incident frontalier comme celui-ci prend une dimension politique importante : il peut être perçu comme un simple accident ou comme un geste symbolique susceptible d’alimenter les tensions.
Conclusion
Les deux États s’accordent sur les faits de base : un sergent rwandais a franchi la frontière et a été arrêté au Burundi. Mais ils divergent profondément dans leur interprétation — accident involontaire pour Kigali, violation intentionnelle pour Gitega. Dans un climat régional déjà sensible, cette affaire dépasse le cadre d’un simple incident. Elle souligne l’importance d’une enquête sérieuse, transparente et indépendante, afin d’éviter toute récupération politique et d’empêcher une nouvelle dégradation des relations bilatérales.
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Photo : Poste frontalier entre le Rwanda et le Burundi, dans la zone de Gasenyi–Nemba, où le sergent rwandais aurait franchi la frontière avant d’être arrêté à environ 700 mètres à l’intérieur du territoire burundais. © DR
