Alors que le Burundi fait face à une crise économique persistante, marquée par la fuite des devises et un déficit commercial chronique, le Premier ministre Nestor Ntahontuye affiche un discours optimiste. De retour d’Algérie, il a vanté le potentiel du pays, notamment à travers le café, le thé et l’avocat. Une vision contestée par plusieurs experts, dont l’économiste Faustin Ndikumana, qui pointe un décalage flagrant avec la réalité du terrain.
Le Premier ministre burundais, Nestor Ntahontuye, a tenu un discours résolument optimiste à son arrivée à Bujumbura. Devant la presse, il s’est réjoui des rencontres tenues avec des entrepreneurs étrangers et a vanté le potentiel économique du Burundi, en insistant sur les opportunités dans les secteurs du café, du thé et de l’avocat. Une déclaration qui se veut rassurante, dans un contexte où la quête de devises reste cruciale pour le pays. Mais derrière ces propos ambitieux, la réalité semble bien différente.
Une image séduisante, mais déconnectée du terrain
Le Premier ministre a présenté ces produits agricoles comme des piliers actuels de l’économie burundaise, affirmant qu’ils représentent une part significative des exportations. Il a souligné la nécessité d’attirer des investisseurs étrangers en s’appuyant sur ce qu’il qualifie de « potentiel naturel du pays ».
Pourtant, cette présentation ne résiste pas à l’analyse des données économiques récentes, ni au diagnostic posé par plusieurs experts nationaux, dont Faustin Ndikumana, économiste et directeur national de l’ONG PARCEM.
Selon lui, ces déclarations sont largement exagérées et reflètent une volonté politique de masquer une situation économique préoccupante.
« Le gouvernement burundais semble avoir abandonné le café, pourtant la première culture industrielle du pays », affirme Faustin Ndikumana. « Aujourd’hui, aucune autre culture ne figure sur la liste des produits industriels exportés selon les rapports de la Banque de la République du Burundi, même si certains évoquent l’avocat. »
Le déclin du café, jadis fleuron national
Longtemps considéré comme l’or vert du Burundi, le café connaît une crise structurelle profonde. Sa production a chuté drastiquement, passant de plus de 50 000 tonnes dans les années 1982 à des chiffres bien inférieurs aujourd’hui. À cette baisse s’ajoutent des problèmes chroniques de gestion : absence de campagnes de replantation, disparition des mécanismes de soutien aux producteurs, stocks invendus et retards de paiement.
Dans plusieurs régions, les agriculteurs n’ont pas encore été payés pour la récolte livrée aux usines depuis février 2025. Le premier paiement, prévu pour mai, n’est intervenu que fin août, à quelques jours de la rentrée scolaire. Une situation qui plonge de nombreuses familles dans l’insécurité alimentaire et financière.
« Comment prétendre attirer des investisseurs étrangers alors que les producteurs locaux attendent des mois pour être rémunérés ?» s’interroge Ndikumana. « C’est un système qui décourage la production et tue l’exportation à la racine. »
Un climat des affaires plombé par la corruption
Au-delà du secteur agricole, c’est l’ensemble du climat des affaires qui freine le développement économique du pays. La corruption, l’ingérence politique, le manque de coordination entre institutions, et la faiblesse des infrastructures sont autant d’obstacles cités par les acteurs économiques.
« Il y a des projets soutenus par la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement qui échouent simplement parce qu’ils ne génèrent pas d’intérêts personnels pour certains décideurs. On va jusqu’à saboter des initiatives de développement pour des raisons purement égoïstes », déplore Faustin Ndikumana.
Il ajoute que l’État burundais continue d’adopter une posture centralisatrice, en tentant de tout réguler sans réelle concertation avec les acteurs privés ni synergie institutionnelle. Cette absence de dialogue freine la mise en œuvre de politiques efficaces, notamment dans l’agriculture et les exportations.
Une économie sous perfusion
En toile de fond de cette désillusion économique, le déficit commercial du Burundi reste structurel. Le pays continue d’importer massivement des biens de consommation, des matériaux de construction, des équipements électroniques, et même des produits alimentaires de base. Les exportations, quant à elles, sont dominées par des matières premières non transformées, souvent de faible qualité ou en faible quantité.
Le taux d’exportations n’a jamais dépassé 20 % des importations. Conséquence : une fuite constante de devises, qui prive le pays de moyens pour financer ses importations stratégiques, maintenir sa monnaie et investir dans les secteurs clés.
« Nous injectons de la monnaie dans l’économie, mais sans contrepartie réelle en devises. Cela crée un déséquilibre macroéconomique dangereux », explique Ndikumana.
À cela s’ajoute la récente réévaluation du franc burundais, qui pénalise les exportateurs. Dans de nombreux pays, la politique monétaire est utilisée pour favoriser la compétitivité à l’export, mais au Burundi, cette dynamique semble ignorée. « Le Japon, par exemple, maintient une monnaie faible pour doper ses exportations. Chez nous, on fait l’inverse », regrette l’économiste.
Des solutions existent, mais nécessitent une volonté politique forte
Face à ce tableau sombre, l’espoir n’est pas totalement perdu. Le potentiel agricole du Burundi reste réel, mais il exige des réformes profondes : relance de la production caféière, modernisation de la chaîne de valeur, paiement à temps des agriculteurs, ouverture aux partenariats publics-privés, et surtout, lutte efficace contre la corruption.
« La vision du gouvernement ne doit pas être un simple discours de façade. Elle doit s’ancrer dans des actions concrètes, basées sur les réalités du terrain », conclut Faustin Ndikumana.
Conclusion
Le discours optimiste du Premier ministre Nestor Ntahontuye, bien que porteur d’une volonté de projection internationale, semble aujourd’hui en décalage total avec la réalité économique du Burundi. Si le pays possède effectivement des ressources naturelles et un potentiel agricole encore sous-exploité, l’inefficacité des politiques publiques, l’absence de gouvernance cohérente et la généralisation de la corruption bloquent toute avancée significative. Tant que ces obstacles ne seront pas levés, parler d’un Burundi attractif pour les investisseurs relève davantage de la communication politique que d’une stratégie économique fondée sur des résultats tangibles. Le défi est immense, mais pas insurmontable, à condition qu’il soit affronté avec lucidité, rigueur et courage politique
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Photo : De retour d’Algérie, le Premier ministre Nestor Ntahontuye mise sur le café, le thé et l’avocat pour vanter l’attractivité économique du Burundi. © DR
