Lancé en 2020 pour rapprocher les soins de santé des citoyens, le programme de transformation des centres de santé en hôpitaux communaux affiche aujourd’hui un bilan mitigé. Nos vérifications montrent que la majorité des projets annoncés n’ont pas été achevés, malgré les budgets alloués. Cinq ans après, cette promesse présidentielle demeure loin d’être concrétisée.
Annoncée le 18 juin 2020 lors de son discours d’investiture, la politique nationale de transformation des centres de santé en hôpitaux communaux figurait parmi les priorités du président Évariste Ndayishimiye.
L’objectif était clair : rapprocher les soins hospitaliers des populations rurales et renforcer le système de santé de proximité.
Le ministère de la Santé publique avait alors identifié 116 centres de santé à transformer sur l’ensemble du territoire national.
Mais cinq ans plus tard, qu’en est-il réellement ? Les hôpitaux promis ont-ils vu le jour ou la politique est-elle restée au stade des intentions ?
Des inquiétudes exprimées au Parlement
Lors d’une séance plénière à l’Assemblée nationale, le 8 octobre 2025, alors que le ministre de la Santé était auditionné, plusieurs parlementaires ont exprimé leurs inquiétudes sur l’état d’avancement du programme.
Ils ont notamment questionné l’utilisation effective des budgets alloués et le faible rythme des travaux observés sur le terrain.
Le Premier ministre Nestor Ntahontuye a rappelé que des fonds avaient été inscrits pour achever les chantiers inachevés :
« Lorsque des fonds sont alloués à un projet spécifique, il ne faut pas les détourner vers d’autres chantiers. Concentrez-vous sur ceux dont les moyens sont disponibles », a-t-il martelé devant les députés.
Mais plusieurs élus doutent de la bonne exécution de ces budgets et de la réalité des avancées sur le terrain.
Ce que disent les faits : retards, détournements présumés et chantiers abandonnés
Selon Rédempteur Gahitira, président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, plusieurs irrégularités financières ont été constatées.
L’Office burundais de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction (OBUHA) est notamment accusé d’avoir redirigé des fonds initialement destinés à la construction de nouveaux hôpitaux :
« Des montants transférés pour des projets précis ont été utilisés à d’autres fins », a-t-il dénoncé lors d’une séance parlementaire.
Des cas concrets illustrent les blocages
Trois hôpitaux de district devaient être construits à Ntega, Busoni et Nyabikere, pour un montant total de 1,337 milliard de FBu.
Selon un rapport parlementaire, l’OBUHA n’a débloqué que 206 millions de FBu, utilisés pour régler des arriérés de fournisseurs — sans qu’aucun chantier ne démarre.
Autre exemple : à Bugendana, la construction d’un centre de santé, déjà achevée à 80 %, a été suspendue.
Prévu dans le budget 2023-2024, le projet a disparu des prévisions budgétaires suivantes, laissant le chantier à l’abandon.
« C’est incompréhensible qu’un projet si avancé soit abandonné faute de suivi budgétaire », déplore la députée Béatrice Bukuru.
Les explications du gouvernement
Face aux critiques, le Premier ministre a précisé qu’aucune institution ne doit poursuivre des travaux sans financement effectif.
Il a ajouté que des fonds avaient été réaffectés dans le budget en cours pour achever plusieurs chantiers en suspens.
Mais aucun rapport public ni liste détaillée des projets relancés n’a été publié, rendant impossible toute vérification indépendante de ces affirmations.
Des données qui confirment une exécution très partielle
Selon les estimations officielles, la politique devait concerner 116 centres de santé.
Or, en 2024, seuls 25 à 30 auraient effectivement été transformés ou mis en service.
Plus de 60 % des projets restent à l’arrêt ou n’ont jamais été lancés, et aucun audit public sur l’utilisation des fonds n’a été rendu disponible à ce jour.
Ces chiffres, corroborés par les échanges parlementaires, montrent que la politique n’a pas atteint ses objectifs.
Les obstacles identifiés — détournements présumés, absence de suivi, lenteurs administratives et priorités budgétaires changeantes — freinent sa mise en œuvre.
Ce que révèlent nos vérifications
Nos vérifications mènent à trois constats :
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La déclaration selon laquelle la politique avance normalement est fausse. Les données montrent une mise en œuvre lente, incomplète et inégale.
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L’affirmation selon laquelle les fonds ont été utilisés conformément à leur destination est douteuse. Des cas de détournements présumés ont été signalés, sans audit public à l’appui.
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La déclaration du gouvernement sur la relance des chantiers est partiellement vraie. Des budgets ont bien été inscrits, mais leur exécution effective reste à confirmer.
Une promesse non tenue
Cinq ans après son lancement, la politique de transformation des centres de santé en hôpitaux communaux n’a pas produit les résultats escomptés.
Les constats parlementaires, les données budgétaires et les témoignages convergent : la majorité des hôpitaux promis ne sont pas sortis de terre.
La mise en œuvre souffre d’un manque de transparence, d’une mauvaise gestion administrative et d’une faible exécution budgétaire.
Conclusion : la transparence, condition d’une relance crédible
Cette politique illustre les limites de la gestion des projets publics au Burundi : de grandes ambitions, mais peu de réalisations concrètes.
Pour éviter que d’autres initiatives ne subissent le même sort, il est essentiel que :
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le gouvernement publie les rapports d’exécution budgétaire de chaque chantier ;
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les institutions de contrôle, notamment la Cour des comptes et l’Inspection générale de l’État, rendent publics leurs audits ;
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Les citoyens et élus locaux aient accès aux données sur l’état d’avancement des projets.
Seule une transparence accrue permettra de rétablir la confiance et de garantir que les promesses d’un meilleur accès aux soins de proximité deviennent enfin réalité.
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Photo : Un des centres de santé initialement prévus pour être transformés en hôpital communal. © DR
