Le 14 janvier 2026, lors d’une rencontre de vœux avec des diplomates, le président burundais Évariste Ndayishimiye a expliqué sa lecture du comportement électoral des citoyens, comparant l’État à une « famille » et le chef de l’État à un « père ». Des propos qui ont suscité des débats et interrogations, notamment sur le multipartisme, la démocratie et la vision nationale 2040–2060. Retour factuel et analyse de cette déclaration.
À cette occasion, le chef de l’État a affirmé :
« Beaucoup d’amis m’ont demandé comment, dans un pays démocratique, le peuple peut élire un seul parti, alors que plusieurs partis ont participé aux élections. J’ai expliqué qu’il n’y a pas d’autre raison : le Burundi est présenté comme une famille. Dans une famille unie, la direction que prend le père est suivie par les membres. Ici, le président est considéré comme le père de la nation. Lorsqu’il prend une direction, les citoyens le suivent. »
Entre vérité et contradiction dans l’aveu présidentiel
Pour le Dr Denis Banshimiyubusa, spécialiste en communication politique, cette déclaration « contient des éléments de vérité, mais aussi de profondes contradictions ».
Un constat implicite : selon lui, le président reconnaît indirectement l’existence d’un gouffre économique et social. Il s’agirait d’une rare admission publique par un président en exercice de l’ampleur des difficultés nationales, traduisant un contexte de crise multisectorielle.
Une question clé demeure : « Qui a conduit le pays dans cette situation ? », interroge le Dr Banshimiyubusa. Depuis l’arrivée du CNDD-FDD au pouvoir en 2005, plusieurs indicateurs — niveau de vie, sécurité alimentaire, pouvoir d’achat — se sont dégradés, comme le confirment des organismes internationaux. La pénurie de carburant et la persistance de la corruption figurent parmi les signes de cette détérioration.
Une tension politique : si la population est consciente de ces difficultés, comment expliquer un score électoral quasi total en faveur du parti au pouvoir ? Cette situation met en lumière une contradiction entre le principe du multipartisme et la réalité politique observée.
« Père de la Nation » : un symbole à ne pas confondre
Le président s’est présenté comme le « père de la Nation ». En kirundi, cette expression figure dans la Constitution et renvoie à un symbole d’unité nationale. Elle ne confère toutefois aucun statut parental réel ni d’autorité biologique sur les citoyens.
« Assimiler les Burundais à des enfants tenus d’obéir au président crée une confusion institutionnelle », souligne le Dr Banshimiyubusa. Le chef de l’État est un dirigeant élu, non un parent. Dans un régime démocratique, les citoyens demeurent libres de choisir leurs partis et leurs représentants, conformément aux principes du pluralisme politique.
Mélanger autorité symbolique et autorité parentale risque ainsi d’altérer la compréhension des fondements démocratiques et de brouiller la relation entre gouvernants et gouvernés.
Vision 2040–2060 : un projet national, pas partisan
La vision nationale 2040–2060 évoquée par le président ne relève pas du CNDD-FDD en tant que parti, mais d’un cadre stratégique adopté à l’échelle de l’État.
Confondre cette vision avec un programme partisan « fragilise les règles de base de la démocratie », estime le Dr Banshimiyubusa. Les partis politiques peuvent proposer différentes trajectoires pour atteindre cet horizon, notamment :
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le renforcement des institutions démocratiques,
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la promotion de l’unité nationale et de la réconciliation,
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la protection de l’environnement.
Affirmer que les citoyens auraient voté pour la vision elle-même est donc inexact : les électeurs choisissent des partis, des candidats et des orientations politiques concrètes, et non un cadre national abstrait.
Multipartisme et restrictions de l’espace politique
Un véritable système multipartite suppose un environnement politique ouvert et équitable. Or, certaines pratiques relevées sur le terrain semblent limiter cette ouverture :
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des autorités locales empêchent parfois l’implantation de partis d’opposition,
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des responsables du CNDD-FDD ont affirmé que « le CNDD-FDD n’est pas un parti, mais le pays », suggérant que les autres formations seraient superflues.
Ces dynamiques réduisent la liberté de choix des électeurs et affaiblissent le pluralisme. Un processus électoral crédible requiert que tous les partis puissent librement présenter leurs programmes et mobiliser les citoyens sur l’ensemble du territoire.
Communication présidentielle : un enjeu de crédibilité
Les déclarations d’un chef d’État sont scrutées par les diplomates, les observateurs et l’opinion publique. Une communication imprécise peut générer des malentendus et altérer la perception démocratique du pays.
« Employer des formules comme ‘père de la Nation’ ou suggérer une adhésion automatique des citoyens au parti au pouvoir peut nourrir des interprétations problématiques », avertit le Dr Banshimiyubusa. Une parole institutionnelle claire demeure essentielle pour préserver la confiance et la légitimité.
Conclusion : entre reconnaissance des défis et ambiguïtés démocratiques
Le discours du président Ndayishimiye reflète à la fois la reconnaissance des difficultés du Burundi et des ambiguïtés concernant le multipartisme et la démocratie. L’usage de métaphores familiales peut brouiller la frontière entre symbolisme et autorité politique, tandis que des résultats électoraux écrasants posent la question de la liberté réelle de choix.
La vision 2040–2060 demeure un cadre national commun, distinct des programmes partisans. Pour renforcer la crédibilité démocratique, il apparaît essentiel que la communication officielle respecte les principes institutionnels et garantisse un espace politique ouvert. La démocratie repose sur la liberté de décision des citoyens — non sur une obéissance présumée.
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Photo : Dr Denis Banshimiyubusa, spécialiste en communication politique, analyse les contradictions et les enjeux démocratiques soulevés par la déclaration du président burundais sur la notion de « père de la Nation ».
