Le Burundi ambitionne de nationaliser la filière pêche. Dans ce cadre, un processus de certification et de labellisation du poisson emblématique, le Mukeke, est en cours. Toutefois, considérer ce poisson comme un produit exclusivement burundais est inexact. Une part importante du Mukeke fumé commercialisé sur le marché local est importée. Les statistiques sur l’import-export montrent que la Tanzanie et la République démocratique du Congo (RDC) expédient chaque année des milliers de tonnes de poissons vers le Burundi.
Le pays est en passe de se doter d’une politique d’économie bleue pour optimiser la contribution du secteur à l’économie nationale. En ce sens, une étude sur la certification, la labellisation et la construction des chaînes de valeur du poisson « Umukeke » du Burundi est en cours. Il s’agit d’élaborer un document sur les procédures nécessaires à l’assurance de la qualité, de la traçabilité et de l’authenticité de ce type de poisson pour une consommation sûre et déterminer les conditions propices à l’exportation.
Un groupe d’experts de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (UNECA) vient d’effectuer une mission de contrôle au pays pour évaluer le processus de certification et de labellisation de ce poisson très prisé. Les autorités se réjouissent des étapes déjà franchies pour certifier le Mukeke en tant que poisson d’origine exclusivement burundaise. « Le certificat garantira la conformité aux normes de qualité, condition essentielle d’accès aux marchés internationaux. Quant au label, il protégera le Mukeke contre toute usurpation d’origine », fait savoir Onésime Niyukuri, porte-parole des Ressources Minières, Énergétiques, de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme.
Le Mukeke, une espèce emblématique du lac Tanganyika
Les scientifiques confirment que le poisson dit Mukeke est parmi les espèces endémiques du lac Tanganyika. Cependant, une certaine opinion croit que le Mukeke ne se trouve nulle part sauf au Burundi mais ce n’est pas vrai. Les études empiriques prouvent le contraire. Le Mukeke n’est pas du tout un produit exclusif burundais. On trouve également du Mukeke à Mpulungu en Zambie. Les Lates stappersii nom scientifique du Mukeke appelées localement « buka-buka » prédominent dans les pêcheries zambiennes du lac.
La page officielle de la région de Kigoma en Tanzanie publie régulièrement des posts et des vidéos sur les captures et la surabondance des Mikeke au marché. On y présente également plusieurs recettes à base de poissons disponibles sur place. Les médias régionaux signalent également d’intenses activités de pêche en RDC. À un certain moment, les pêcheurs du Burundi migrants vers les eaux congolaises pour y séjourner quelques semaines et constituent des stocks de poissons à expédier au pays. « À cause de la réduction sensible de certaines espèces de poissons, les pêcheurs de la zone Rumonge-Kabezi effectuent des navettes entre les eaux du Congo et Kigoma en Tanzanie. », démontre M. Théophile Sindayihebura dans son étude sur la pêche et les pêcheurs au Burundi.
Le Burundi importe du poisson dans la sous-région
Les données sur l’impo-export révèlent que le Burundi importe une bonne quantité de poissons séchés et/ou fumés à partir de la Tanzanie et de la RDC. À titre illustratif, au cours de l’exercice fiscal 2023/2024 le port de Rumonge a enregistré plus de 409 tonnes de poisson fumé et 40,2 tonnes de Mikeke congelés. Une étude diagnostique du secteur privé établie par la Banque mondiale montre que le Burundi importe plus de 5 500 tonnes de poisson par an pour satisfaire à la demande intérieure. D’où la présence des Mikeke fumés (pliés en deux) sur les marchés locaux notamment dans la plaine de l’Imbo et dans certaines régions du pays.
Le poisson figure parmi les cinq principales importations informelles du Burundi recensées en 2018. À l’époque, le pays a déboursé plus de 3,8 milliards de FBu pour acheter du poisson séché ou fumé en RDC et en Tanzanie.
Le lac Tanganyika, un patrimoine commun
Les eaux du lac Tanganyika sont partagées entre la Tanzanie, la République démocratique du Congo (RDC), le Burundi et la Zambie. Les deux premiers pays gèrent plus de 85 % des eaux du lac Tanganyika alors que le Burundi n’a droit qu’à une petite superficie de 8 %. Les régions côtières de Kigoma et Kalemie disposent des ports de pêche qui dépassent de loin la capacité nationale du Burundi. Le lac est régi par la Convention sur la gestion durable qui a établi l’Autorité du lac Tanganyika (LTA) pour faciliter la gestion intégrée entre les États riverains.
Face à la chute des captures, les États membres ont mis en place une charte pour une gestion efficiente des ressources halieutiques. La fameuse Charte définit les conditions générales d’exercice de la pêche, le type d’équipements et matériels autorisés ainsi que des sanctions pour les récalcitrants. L’article 14 préconise une période de repos biologique de trois mois pour la reconstitution du stock halieutique à observer chaque année. Cette période qui va du 15 mai au 15 août n’est pas du tout respectée. « En 2023, la diminution du stock halieutique a conduit la LTA à instaurer une interdiction de pêche annuelle pour les quatre pays riverains, mais seule la Zambie s’y soumet réellement », révèle la chercheure Carina Bruwer de l’institut d’étude de sécurité (ISS) de Pretoria en Afrique du Sud.
Conclusion
Les déclarations des autorités selon lesquelles ce type de poisson n’existait nulle part ailleurs s’avèrent complètement fausses, car le Burundi partage les eaux du lac avec trois autres pays riverains. En outre, il existe un cadre légal et institutionnel qui réglemente déjà les travaux d’exploitation du lac Tanganyika.
La volonté des autorités de développer cette filière est salutaire, mais le Burundi n’a pas le droit de s’accaparer de cette ressource. Au lieu d’alimenter les ambitions souverainistes, il faudra plutôt investir dans la valorisation des ressources halieutiques à l’instar des pays riverains qui exportent les poissons du lac Tanganyika vers les États-Unis ou encore les pays de l’Union européenne.
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Photo : Préparations d’une grillade des Mikeke postées le 10 février 2026 sur la page officielle de la région de Kigoma. © DR
