Alors que le Burundi s’apprête à assumer pour la première fois de son histoire la présidence tournante de l’Union africaine à compter du 15 février 2026, cette désignation présentée comme un « signe de confiance politique » intervient dans un contexte national marqué par une crise profonde de leadership, de gouvernance et de crédibilité diplomatique. Analyse factuelle d’un décalage préoccupant entre les ambitions continentales affichées et les réalités internes du pouvoir d’Évariste Ndayishimiye.
L’annonce faite par l’ambassadeur Édouard Bizimana sur la future présidence burundaise de l’Union africaine a été accueillie officiellement comme une opportunité stratégique majeure. Le message insiste sur la responsabilité collective, la mobilisation nationale et la capacité du Burundi à contribuer à des priorités continentales telles que l’eau, la paix, la jeunesse, la ZLECAf et la diplomatie multilatérale.
Mais derrière cette rhétorique institutionnelle, plusieurs voix politiques et universitaires burundaises expriment un scepticisme profond, remettant en cause la capacité réelle du régime actuel à incarner les valeurs et les exigences de l’Union africaine.
« On ne peut pas exporter ce qu’on n’a pas » : le doute exprimé par l’opposition
Le président du parti CDP, Anicet Niyonkuru, résume ce malaise par une formule sans détour :
« Je suis un peu sceptique de dire que nous pouvons exporter ce que nous avons. »
Il souligne que le Burundi traverse une crise structurelle prolongée, comparée à une crise du carburant, assimilée au sang qui fait fonctionner un corps humain. Selon lui, un État en difficulté sur les plans de la paix, de la sécurité et de la régulation interne ne peut prétendre jouer un rôle stabilisateur au niveau continental.
Sur le plan sécuritaire, il rappelle que le Burundi est lui-même impliqué, directement ou indirectement, dans les tensions régionales, notamment autour de l’est de la République démocratique du Congo :
« Nous avons pris part à la crise entre les Congolais. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes au milieu d’un conflit en tant que médiateurs neutres. »
Ce constat affaiblit l’argument selon lequel le Burundi pourrait incarner une autorité morale crédible dans la résolution des conflits africains.
De “bonnes idées” sans mise en œuvre
Les citoyens burundais reconnaissent au président Évariste Ndayishimiye une capacité à formuler des idées ambitieuses. Mais le problème, selon eux, réside dans leur exécution.
« Le président a toujours de bonnes idées, mais elles ne sont pas mises en pratique », affirme Anicet Niyonkuru, évoquant des résistances internes au sommet de l’État.
Cette incapacité chronique à transformer le discours en politiques publiques efficaces pose question lorsqu’il s’agit de diriger une organisation continentale nécessitant rigueur, constance et résultats mesurables.
Des prérequis non remplis, diplomatie, ressources humaines et logistique
L’universitaire et expert en relations internationales Dr Floribert Manirakiza dresse un tableau technique sans complaisance. Selon lui, la présidence de l’Union africaine exige au minimum une diplomatie active et professionnelle, des ressources humaines hautement qualifiées et une logistique moderne et performante.
Or, rappelle-t-il, le Burundi n’a pas l’habitude d’accueillir régulièrement des sommets internationaux de cette envergure.
« Cette présidence ne repose pas uniquement sur le président. Elle engage toute une équipe diplomatique spécialisée, capable d’accompagner les déplacements et les négociations à l’échelle mondiale. »
Il insiste également sur l’insuffisance des infrastructures : salles de conférence, connectivité Internet de haut niveau, capacités hôtelières, moyens financiers, autant de domaines où le pays accuse un retard notable.
Un leadership diplomatique affaibli par des discours incendiaires
Au-delà des aspects techniques, la crédibilité personnelle du chef de l’État est vivement contestée. Plusieurs observateurs rappellent des déclarations publiques passées du président Ndayishimiye, jugées incompatibles avec l’esprit de dialogue et de modération attendu d’un dirigeant continental.
Il est notamment reproché au président d’avoir tenu à l’étranger des propos hostiles envers des dirigeants de pays voisins, d’avoir, appelé à une mobilisation populaire contre le Rwanda dans un contexte de guerre régionale.
« Notre lutte doit continuer jusqu’à ce que le peuple rwandais commence aussi à se faire pression. Je sais que les jeunes Rwandais ne peuvent pas accepter d’être des prisonniers dans la région », avait affirmé le président Ndayishimiye, évoquant la nécessité pour la jeunesse rwandaise de s’affirmer face à ses dirigeants.
Il est connu pour avoir adopté un discours de dénigrement de l’éducation, laissant entendre que l’instruction excessive constitue une menace selon lui.
« Au Burundi, plus on étudie, plus on devient idiot… J’ai plusieurs docteurs, mais je ne vois pas de développement », a-t-il déclaré.
Ces prises de position ont suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes expriment leur inquiétude, voire leur compassion, à l’égard de l’Union africaine qui se prépare à être dirigée par un leader perçu comme hostile au savoir et au pluralisme.
« L’Union africaine s’apprête à accueillir le président du Burundi comme président en exercice. Certes, cette fonction est rotative et ne repose sur aucun mérite particulier. Mais l’UA s’apprête surtout à être dirigée par quelqu’un dont l’éducation académique est manifestement très limitée et qui, de surcroît, ne croit ni ne comprend l’importance de l’éducation elle-même. Il le répète publiquement et régulièrement. Le Burundi en souffre déjà. Souhaitons donc bonne chance à l’Union africaine face à cette présidence marquée par une profonde ignorance, une saison sèche s’annonce. » Albert Rudatsimburwa, sur X (Twitter)
Un pays en régression profonde
Sur le plan interne, les faits sont largement documentés : pénurie chronique de carburant, absence de devises, raréfaction des produits de première nécessité, exil massif des citoyens, détentions arbitraires, disparitions forcées.
L’ancien président de la Commission nationale indépendante des droits de l’homme, Dr Vigny Nimuraba, aujourd’hui en exil en Europe, a livré un diagnostic sévère :
« Le Burundi est devenu un pays sans justice. »
Cette affirmation, venant d’un ancien haut responsable institutionnel, renforce l’idée d’un État de droit profondément affaibli, une contradiction majeure avec les principes fondateurs de l’Union africaine.
Conclusion : une présidence symbolique, mais un leadership disqualifié
Le fact-checking des discours officiels et des réalités observables révèle un écart flagrant entre la stature exigée pour présider l’Union africaine et le profil actuel du leadership burundais. Si la présidence est rotative et institutionnelle, elle n’en demeure pas moins incarnée.
Au regard de la crise interne de gouvernance, des tensions diplomatiques régionales entretenues, des discours jugés indignes d’un leader africain, du mépris affiché envers l’éducation et la liberté d’opinion, et de l’effondrement de l’État de droit,
Évariste Ndayishimiye apparaît, pour de nombreux observateurs, politiquement et moralement inéligible à la hauteur des responsabilités qu’implique la direction de l’Union africaine.
La question n’est donc pas de savoir si le Burundi présidera l’Union africaine, cela est acquis, mais à quel prix pour la crédibilité de l’institution continentale elle-même.
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Photo : Évariste Ndayishimiye, président du Burundi, dont le pays s’apprête à assumer la présidence tournante de l’Union africaine à partir du 15 février 2026. © DR
