Alors que les autorités burundaises soutiennent que le maintien des réfugiés congolais dans les camps vise à garantir leur sécurité, de nombreux témoignages évoquent des restrictions sévères à la liberté de mouvement et au retour volontaire. Certains réfugiés affirment être contraints de risquer leur vie pour rentrer en République démocratique du Congo (RDC) par des voies clandestines, notamment en traversant la rivière Rusizi avec l’aide de passeurs.
Officiellement, le gouvernement burundais présente cette politique comme une mesure de protection conforme aux principes humanitaires. Les autorités invoquent l’insécurité persistante dans l’Est de la RDC, la nécessité d’un encadrement humanitaire centralisé, ainsi que la fermeture de certains postes frontaliers, dont Gatumba, depuis la prise d’Uvira le 10 décembre 2025. Selon cette version, les réfugiés ne seraient ni détenus ni empêchés arbitrairement, mais placés sous protection.
Ce que révèlent les témoignages des réfugiés
Plusieurs récits recueillis auprès de réfugiés congolais remettent en cause ce discours officiel.
Matendo Filemon, originaire de Sange et ayant fui vers le Burundi lors des combats à Uvira, affirme être retourné en RDC de manière clandestine. Dans une interview accordée à la chaîne Conspiracy Tracker Great Lacs, il décrit une traversée nocturne de la rivière Rusizi à l’aide de bidons flottants et de passeurs.
Selon lui, des réfugiés ont été contraints de quitter des logements privés pour être redirigés vers des camps de transit, notamment à Ndava (ancienne province de Cibitoke). Il évoque également des violences policières utilisées pour imposer cette relocalisation, ainsi que des menaces ou expulsions forcées à l’encontre de ceux qui refusaient de rejoindre les camps.
« Quand nous sommes entrés au Burundi, c’était avec bienveillance. Mais pour en sortir, cela nous a énormément coûté », affirme-t-il.
Les passeurs auraient par ailleurs averti les réfugiés des risques mortels encourus en cas d’arrestation, évoquant des exécutions sommaires présumées. Ces allégations ont été corroborées par d’autres réfugiés retournés en RDC.
Ce qui se passe dans les camps
Des sources internes aux camps de Ruyigi et de Busuma (Bikinga), qui accueillent plus de 60 000 réfugiés, affirment que des membres des Imbonerakure — une milice affiliée au parti au pouvoir — assurent une surveillance étroite des sites. Selon ces témoignages, les réfugiés auraient l’interdiction de circuler librement ou d’exprimer leur intention de rentrer en RDC, toute tentative de départ entraînant un renforcement de la surveillance.
Un responsable communautaire du camp de Busuma confie à Burundi Facts :
« Les réfugiés sont utilisés comme instruments de profit, en violation des principes humanitaires. »
Ces accusations rejoignent des dénonciations récurrentes d’organisations locales et internationales concernant une possible instrumentalisation financière et politique des réfugiés, auxquelles les autorités n’ont pas apporté de réponses détaillées.
Que dit le droit ?
Pour les juristes, les faits décrits pourraient constituer de graves violations du droit des réfugiés.
Me Janvier Bigirimana rappelle que les réfugiés bénéficient des droits sociaux au même titre que les citoyens du pays d’accueil, à l’exception des droits politiques. Selon lui, un réfugié disposant des moyens financiers nécessaires peut légalement résider hors d’un camp.
Sur la question du retour volontaire, il précise :
« Le droit de quitter son pays et d’y retourner librement est un droit fondamental, inaliénable et non négociable. Aucun État n’a le droit de refuser arbitrairement ce retour. »
Un autre responsable du camp de Nyankanda dresse un tableau alarmant des conditions de vie :
« Les conditions de vie ici sont tout simplement invivables. Il n’y a pas assez de nourriture, les centres de santé sont débordés ou inexistants, et les réfugiés meurent en silence. Chaque jour, nous enregistrons entre dix-huit et vingt décès dans les camps. Ce ne sont pas des morts liées à la guerre, mais à la faim, aux maladies évitables et à l’absence quasi totale de soins médicaux. »
Un élément troublant : une frontière à géométrie variable
Un fait interpelle : alors que la frontière de Gatumba reste officiellement fermée aux réfugiés, des autorités provinciales d’Uvira, qui avaient fui la ville, sont récemment rentrées en RDC par ce même poste frontalier.
Ce contraste alimente les soupçons d’un traitement différencié et renforce l’idée que la fermeture de la frontière ne repose pas uniquement sur des impératifs sécuritaires.
Conclusion
Les éléments disponibles mettent en évidence un écart notable entre le discours officiel et les témoignages concordants de réfugiés, de responsables communautaires et de juristes.
S’il n’est pas possible de vérifier indépendamment l’ensemble des accusations, un constat demeure établi : des réfugiés congolais prennent des risques extrêmes pour rentrer chez eux en empruntant des routes clandestines et dangereuses, malgré l’existence supposée de mécanismes de protection.
Ce phénomène suggère que le maintien forcé dans les camps pourrait répondre à des enjeux financiers et politiques autant, sinon plus, qu’à une logique humanitaire, au détriment du droit fondamental au retour volontaire.
Dans ce contexte, un accès indépendant aux camps ainsi qu’une enquête internationale apparaissent essentiels pour établir les faits et garantir le respect des droits des réfugiés.
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Photo : Des réfugiés congolais traversent la rivière Rusizi à l’aide de bidons vides pour regagner clandestinement la RDC depuis le Burundi, faute de voies de retour officielles. © SOS Médias Burundi
