Le président burundais Évariste Ndayishimiye a pris les rênes de l’Union africaine (UA) pour l’année 2026 à l’issue de la 39ᵉ session de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, tenue les 14 et 15 février en Éthiopie. C’est la première fois, depuis la création de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) en 1963, devenue plus tard l’UA, que le Burundi accède à cette présidence tournante.
L’événement a suscité un enthousiasme marqué parmi les proches du pouvoir de Gitega. Sur les réseaux sociaux, la nomination est présentée comme une victoire nationale majeure. Mais au-delà de l’émotion et de la fierté affichée, que représente réellement cette présidence pour le Burundi, et surtout pour le citoyen ordinaire confronté à de multiples privations ? Burundi Facts a analysé les faits.
Une communication triomphaliste
Depuis la passation de pouvoir entre Évariste Ndayishimiye et son homologue angolais João Lourenço, président sortant de l’UA, les messages élogieux se multiplient en ligne. Les soutiens du régime rivalisent de qualificatifs pour ériger le chef de l’État en figure majeure du continent.
Le site officiel de la présidence burundaise, Ntare House, n’a pas hésité à qualifier Ndayishimiye d’« inyenyeri imurikira Afrika », soit « une étoile qui éclaire l’Afrique ».
Sur X, Nsengiyumva Minani Félicien, président de la Commission Culture et Patriotisme au sein de l’Association de la diaspora burundaise, décrit le Burundi comme un « nouveau jardin d’Éden terrestre, avenir et espoir de l’humanité ». Selon lui, la présidence de l’UA constitue « un poste stratégique pour mener les réformes internes de l’organisation et façonner l’avenir du continent ».
Le 16 février 2026, au retour d’Addis-Abeba, les autorités ont mobilisé les habitants de Bujumbura, allant jusqu’à fermer les marchés et écoles afin qu’ils se massent le long des axes menant depuis l’Aéroport international Melchior Ndadaye pour accueillir le président et célébrer ce qu’elles présentent comme un moment historique.
Une fonction avant tout honorifique
Si la fierté nationale peut se comprendre, plusieurs observateurs rappellent que la présidence tournante de l’UA demeure essentiellement honorifique et diplomatique.
L’avocat burundais Dieudonné Bashirahishize souligne, sur son compte X, que certains messages prêtent au président des pouvoirs qu’il n’aura pas à la tête de l’organisation.
« À lire certains messages, on croirait à tort que ses compétences dépasseront une simple coordination des chefs d’État souverains dans l’accomplissement des objectifs de l’institution. »
En effet, le président en exercice de l’UA ne dispose d’aucune autorité hiérarchique sur ses pairs. L’acte constitutif de l’organisation ne lui confère pas de voix prépondérante dans les prises de décision.
Pour l’analyste politique Réginas Ndayiragije, l’ampleur de la communication autour de l’événement relève davantage de la propagande que de bénéfices tangibles :
« Le bruit autour de cet événement, s’il en est un, est à comprendre dans le sens des initiatives de propagande. »
Dieudonné Bashirahishize y voit également « une diversion qui vise à détourner les regards des Burundais, focalisés depuis des années sur la crise sociale et économique qui frappe leur pays de plein fouet ».
Des retombées possibles, mais limitées
Il n’en demeure pas moins que cette présidence constitue une première historique pour le Burundi depuis l’OUA. Pour certains analystes, elle marque un retour symbolique sur la scène internationale après des années d’isolement, notamment sous le pouvoir de feu Pierre Nkurunziza.
Le politologue Guillaume Nkengurutse, intervenant sur les ondes de la radio Isanganiro, estime que le Burundi pourrait gagner en visibilité et accueillir plusieurs événements diplomatiques :
« Il sera appelé à organiser plusieurs événements ; beaucoup de délégations se rendront à Bujumbura. »
Jean-Marie Ntahippera, analyste politique et enseignant à l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest, considère également que le président en exercice aura l’opportunité de multiplier les rencontres avec des dirigeants internationaux :
« Cela peut aider à faire avancer les intérêts du Burundi sur la scène internationale. »
Un autre analyste, Réginas Ndayiragije, partage cet avis, estimant que le chef de l’État bénéficiera d’une exposition accrue, étant consulté et invité comme porte-voix de l’Afrique.
Une victoire diplomatique, pas une solution interne
Pour autant, présenter cette présidence comme une victoire nationale majeure susceptible de transformer le quotidien des Burundais relève d’un pas que plusieurs experts refusent de franchir.
Réginas Ndayiragije rappelle que l’UA reste avant tout « un syndicat des chefs d’État, ni plus ni moins, sans intervention majeure sur le terrain ». Selon lui, la présidence permettra surtout à Ndayishimiye de « vendre cela comme une victoire diplomatique pour occulter, un moment, les contre-performances économiques et les pénuries devenues endémiques ».
Dieudonné Bashirahishize invite, lui aussi, à la prudence :
« Ce n’est pas parce que le Burundi occupe le siège de la présidence de l’UA que nos maux prendront fin. La pauvreté continuera à s’accentuer ; la répression, le manque de carburant et les pénuries de biens de première nécessité ne cesseront pas sans solutions internes appropriées. »
Verdict
Les faits montrent que la présidence tournante de l’Union africaine représente avant tout un honneur diplomatique et une opportunité de visibilité internationale. Elle peut renforcer l’image du pays sur la scène continentale et offrir des occasions de contacts politiques et économiques.
En revanche, elle ne confère ni pouvoirs extraordinaires au chef de l’État ni solutions automatiques aux difficultés internes du Burundi. Sans réformes structurelles profondes, les retombées concrètes pour le citoyen ordinaire resteront limitées.
Présenter cette présidence comme une victoire décisive pour le pays relève donc davantage d’une lecture politique que d’un constat factuel.
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Photo : Le président burundais Évariste Ndayishimiye de retour à Bujumbura, où un jour férié avait été décrété pour célébrer la prise des rênes de l’Union africaine (UA). © DR
